Le LC2S a le plaisir de vous faire part de la soutenance publique de l’habilitation à diriger des recherches (HDR) de M. Yann Bérard, le lundi 2 octobre 2023, à partir de 8 h 00 (heure de Martinique) - 14 h 00 (heure de Paris), à l’université des Antilles.
Le dossier comporte trois volumes :
Synthèse du parcours scientifique (vol. 1), « Des situations d’expertise aux situations postcoloniales »
Recueil de travaux (vol. 2), « L’expertise en action »
Mémoire original (vol. 3), « La politique de laboratoire : les Outre-mer face à la bifurcation écologique »
Composition du jury :
Mme Soraya Boudia, professeure des universités, université Paris Cité (rapportrice)
M. Fred Constant, professeur des universités, université des Antilles (rapporteur)
M. Justin Daniel, professeur des universités, université des Antilles (garant)
M. Martial Foucault, professeur des universités, Sciences Po Paris
Mme Sandrine Maljean-Dubois, directrice de recherche au CNRS, Centre d’études et de recherches internationales et communautaires
Mme Virginie Tournay, directrice de recherche au CNRS, Centre de recherches politiques de Sciences Po (rapportrice)
RÉSUMÉ DE LA SYNTHÈSE DU PARCOURS SCIENTIFIQUE
Des situations d’expertise aux situations postcoloniales
La première étape de notre parcours scientifique interroge les processus de fabrication et de légitimation des savoirs dans l’action publique. Un concept-clé marque cette étape inaugurale, celui de situation d’expertise, entendue comme « la rencontre d’une conjoncture problématique et d’un savoir spécialisé » (CRESAL, 1985, p. 3). Dans cette voie, l’analyse des situations d’expertise appelle à étudier l’expertise en action. À rebours d’une conception commune de l’expertise faite, consistant à appliquer à une situation donnée des savoirs déjà constitués (« systèmes-experts »), l’étude de l’expertise en action suppose à la fois de décrire les modes de fabrication de ces savoirs et la façon dont ils donnent prise (ou non) à une situation d’échappement (incertitude, débordement, crise, etc.). Sous cet angle, l’ajustement des savoirs peut être considéré comme « l’épreuve de vérité » d’une situation d’expertise. Cette perspective d’analyse constitue l’un des acquis de nos travaux de troisième cycle au Centre de recherches sur l’action politique en Europe (aujourd’hui Arènes), nous autorisant à poser les jalons d’une sociologie pragmatique, écologique et politique de l’expertise. Le fil rouge du recueil de publications présenté dans le deuxième volume de cette HDR puise largement dans cette approche, qui inspire tout autant les travaux que nous menons par la suite.
La deuxième étape de notre parcours scientifique s’intéresse à l’émergence de « nouvelles » situations d’expertise associées à la montée en puissance des changements globaux (Longaretti, 2013) et, par extension, de la question écologique. Cette étape marque à la fois un aboutissement et un nouveau point de départ dans nos recherches. Elle s’ouvre avec notre postdoctorat au Centre Émile-Durkheim, consacré à la construction sociale et politique de l’expertise climatique. L’analyse des préoccupations liées aux changements globaux se voit confortée à la suite de notre recrutement comme maître de conférences à l’université des Antilles (et, à l’époque, de la Guyane) sur une chaire d’excellence scientifique mixte du CNRS, fléchée « Biodiversité et politiques publiques ». Au-delà d’un intérêt pour la duplication des formes d’expertise climatique en matière de biodiversité, tout comme pour les conséquences du changement climatique sur la biodiversité, l’orientation que prennent nos recherches peut se résumer à une interrogation sur les processus de mise en politique des changements globaux, soit la façon dont ces enjeux sont constitués en problèmes publics et mis sur l’agenda gouvernemental pour faire l’objet de politiques publiques. Dans cette voie, la territorialisation des dispositifs d’action publique retient particulièrement notre attention.
Notre arrivée en Martinique et au LC2S inaugure parallèlement une troisième étape de notre parcours scientifique qui envisage la question écologique en contexte ultramarin. Ce décentrement nous conduit à porter un autre regard sur les politiques environnementales « à la française », en déployant une réflexion propre à l’Outre-mer, caractéristique d’une situation post-coloniale, où « le présent et le passé, l’interne et l’externe s’interpénètrent » (Smouts, 2007, p. 31). L’un des enjeux de l’analyse de cet autre genre de situation consiste précisément à rendre compte du (ou des) sens dont relève son « après » qui, dans le cas de l’actuelle France dite d’Outre-mer, notamment aux Antilles et en Guyane, n’est pas simple (Giraud, 2004). Pour l’appréhender, nous participons à diverses plateformes scientifiques, ainsi qu’à un nombre croissant de projets de recherche à l’échelle de la grande Caraïbe. Ces terrains et travaux nous conduisent à mettre en évidence une grammaire de l’action publique environnementale originale, dont l’analyse est au cœur du troisième volume présenté pour cette HDR. La mise en place d’une nouvelle équipe de recherche, l’animation d’un séminaire dédié à ces enjeux au sens large, ainsi que la participation au suivi et à l’encadrement de premières enquêtes doctorales en sociologie politique au sein de l’université des Antilles (et ailleurs), constituent des éléments structurants de cette dernière étape en cours.
Références citées :
CRESAL, Situations d’expertise et socialisation des savoirs, Actes de la table ronde des 14 et 15 mars 1985, Saint-Étienne, 1985 (ronéotypé).
Giraud (Michel), « Les enjeux présents de la mémoire de l’esclavage », dans Stéphane Dufoix et Patrick Weil (dir.), L’esclavage, la colonisation et après… France, États-Unis, Grande-Bretagne, Paris, Presses universitaires de France, 2004, p. 533-558.
Longaretti (Pierre-Yves), « Changements globaux », dans Agathe Euzen, Laurence Eymard, Françoise Gaill (dir.), Le développement durable à découvert, Paris, CNRS Éditions, 2013, p. 40-41.
Smouts (Marie-Claude), « Le postcolonial pour quoi faire ? », dans Marie-Claude Smouts (dir.), La situation postcoloniale, Paris, Presses de Sciences Po, 2007, p. 25-66.
RÉSUMÉ DU MÉMOIRE ORIGINAL
La politique de laboratoire : les Outre-mer face à la bifurcation écologique
Les Outre-mer, « fers de lance de la transition écologique » ? Depuis quelques années, la République française s’attache à lier le destin de ses territoires ultramarins à celui de la question écologique, les enjoignant à « assumer la responsabilité d’être des territoires pionniers » en matière de protection de la biodiversité, de gestion des risques, d’économie circulaire et de transition énergétique. Signe révélateur ou aveu de faiblesse, cet appel à l’exemplarité est souvent appuyé par la métaphore du laboratoire, laquelle se prête bien à l’entreprise d’élaborer un remède aux nombreux maux que connaissent ces territoires (chômage, violence, cherté de la vie, etc.).
Appeler les Outre-mer français à montrer l’exemple en matière d’écologie, après qu’une large partie d’entre eux ont été successivement soumis à la brutalité de l’extractivisme colonial et sevrés à l’idéologie du progrès modernisateur, en particulier au sein des « quatre vieilles », n’a cependant rien d’évident. Sur cette toile de fond, la promotion desdits Outre-mer en territoires figurant « un avenir soutenable, écologique » peut aussi apparaître comme une façon de chercher à réenchanter une relation à l’État, qui bute régulièrement sur le reflux de la question sociale depuis les premières heures de la départementalisation.
Inséparable de l’affirmation d’une capacité à inspirer, de proche en proche et à distance, les territoires ultramarins eux-mêmes et leurs voisins régionaux, voire l’Hexagone ou l’Europe continentale, la promotion contemporaine des Outre-mer en laboratoires « hors-les-murs » du développement durable révèle la persistance d’une vision expérimentale attachée à ces territoires depuis la période coloniale. Ce faisant, l’assignation de la France du Dehors aux « avant-postes » d’une économie verte et bleue mondialisée n’est pas sans compter avec l’émergence de revendications politiques nouvelles de la part d’acteurs et pouvoirs locaux en quête de sens et d’émancipation, témoignant de l’éveil d’une « conscience écologique » propre, bien qu’encore incertaine et fragile.
C’est à la mise en perspective de cette situation post-coloniale que s’attache le mémoire original de la présente HDR, à travers l’exploration des principaux domaines d’action publique dont relève la question environnementale aux Antilles et en Guyane, où la nature représente depuis la conquête du Nouveau Monde un motif constant d’intérêt et de préoccupation, qu’il s’agisse de l’exploiter ou de la protéger.
En sondant la crise écologique actuelle à partir de l’expérience des « laboratoires créoles », l’analyse des politiques environnementales outre-mer entre alors en résonance avec de nombreuses autres questions (institutionnelle, scientifique, foncière, autochtone, etc.), au cœur de la relation vivante et donc évolutive d’une République à ses marges, qu’elle contribue à éclairer autrement.